La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, connue sous le sigle CEDEAO, se trouve aujourd’hui à un tournant important de son histoire. Alors que le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont récemment quitté l’organisation régionale pour créer l’Alliance des États du Sahel (AES), le nouveau président de la Commission de la CEDEAO, Birame Diop, souhaite maintenir et approfondir les relations avec ces trois pays. Pour lui, malgré les tensions politiques et les divergences entre les différents gouvernements, la proximité géographique et les défis communs imposent aux pays de la région de continuer à travailler ensemble.
Lors de son investiture officielle à Abuja, au Nigeria, lundi, Birame Diop a présenté les grandes orientations de son mandat à la tête de la Commission de la CEDEAO. Il a notamment insisté sur la nécessité de renforcer la cohésion interne de l’organisation et de rechercher une coopération plus étroite avec les pays qui ont décidé de s’en éloigner. Selon lui, la CEDEAO se trouve « à la croisée des chemins », une situation qui exige une nouvelle approche fondée sur le dialogue, la solidarité et la recherche d’intérêts communs.
Le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger constitue en effet un événement majeur pour l’organisation ouest-africaine. Ces trois pays ont créé l’Alliance des États du Sahel, un regroupement qui entend développer une coopération politique, économique et sécuritaire indépendante de la CEDEAO. Cette rupture a été accompagnée de nombreuses tensions entre les gouvernements militaires de ces pays et l’organisation régionale, notamment autour des questions de démocratie, de sanctions et de retour à l’ordre constitutionnel.
Cependant, Birame Diop estime que la séparation politique ne peut pas effacer les réalités géographiques et humaines. La CEDEAO et les pays membres de l’AES partagent environ 5 250 kilomètres de frontières. Des millions de personnes vivent, travaillent, commercent et circulent de part et d’autre de ces frontières. Les économies des différents pays sont également fortement liées par les échanges commerciaux, les transports, les migrations et les activités transfrontalières.
Le nouveau président de la Commission a donc souligné qu’il n’existait pas d’autre choix que de rechercher une coopération pragmatique. Il a rappelé que les populations des deux espaces régionaux resteraient des voisins et continueraient à entretenir des relations quotidiennes. Pour lui, les dirigeants doivent prendre en compte cette réalité et agir de manière concertée afin de défendre les intérêts des populations.
Parmi les principaux défis qui nécessitent une collaboration figurent notamment le terrorisme, les migrations irrégulières, la criminalité transfrontalière organisée et les problèmes environnementaux. L’Afrique de l’Ouest et la région du Sahel sont confrontées depuis plusieurs années à une insécurité croissante liée aux groupes armés et aux réseaux criminels. Cette situation dépasse largement les frontières nationales. Une attaque ou une crise dans un pays peut rapidement avoir des conséquences sur les pays voisins.
La lutte contre le terrorisme constitue donc l’un des principaux domaines dans lesquels la CEDEAO et l’AES pourraient avoir intérêt à coopérer. Malgré leurs différences politiques, les pays de la région partagent les mêmes préoccupations concernant la sécurité des populations, la circulation des groupes armés et le contrôle des frontières. Une meilleure coordination pourrait permettre de lutter plus efficacement contre les réseaux criminels et terroristes qui profitent des frontières difficiles à contrôler.
La question des migrations représente également un enjeu important. Les populations ouest-africaines ont historiquement circulé entre les différents pays de la région pour travailler, étudier, commercer ou rejoindre leur famille. Les difficultés économiques, les conflits et les changements climatiques peuvent toutefois accentuer les mouvements de population. Une coopération entre la CEDEAO et les pays de l’AES pourrait contribuer à mieux gérer ces déplacements tout en protégeant les droits des migrants.
Au cours de la cérémonie d’investiture, l’ancien président de la Commission de la CEDEAO, Omar Touray, a également insisté sur l’importance de la continuité institutionnelle. Selon lui, les dirigeants passent, mais les institutions doivent rester solides. Il a ainsi défendu l’idée selon laquelle la force d’une organisation ne dépend pas uniquement de la personnalité de celui qui la dirige, mais de sa capacité à poursuivre ses objectifs au-delà des différents mandats.
Omar Touray a également présenté plusieurs réalisations accomplies sous la direction précédente. Parmi celles-ci figurent des projets majeurs destinés à améliorer les infrastructures et la connectivité dans la région. Il a notamment cité le projet de gazoduc reliant les pays de la façade atlantique africaine ainsi que le projet d’autoroute du corridor Abidjan-Lagos. Ces infrastructures sont considérées comme importantes pour faciliter les échanges commerciaux, renforcer les connexions entre les pays et soutenir le développement économique régional.
L’ancien responsable de la Commission a également évoqué les progrès réalisés dans le domaine de l’électricité. L’interconnexion des réseaux électriques permet progressivement à plusieurs pays de partager leurs ressources énergétiques et de renforcer la stabilité de leur approvisionnement. La connexion des communautés rurales aux réseaux nationaux constitue également un objectif important pour améliorer les conditions de vie des populations qui restent encore privées d’un accès régulier à l’électricité.
Sur le plan économique, Omar Touray a mentionné les efforts consacrés à l’intégration commerciale et monétaire de la région. La préparation du lancement de la monnaie unique de la CEDEAO, l’ECO, prévu pour 2027 selon son intervention, représente l’un des projets les plus ambitieux de l’organisation. La réussite d’un tel projet nécessiterait toutefois une forte coordination économique entre les États membres et une stabilité suffisante des économies concernées.
La sécurité alimentaire constitue également une priorité. Omar Touray a cité la table ronde régionale consacrée à l’investissement dans la production de riz en Afrique de l’Ouest. Cette initiative aurait permis de constituer un portefeuille d’investissements d’environ 1,54 milliard de dollars, dont 1,47 milliard de dollars correspondant à des engagements fermes. Ces investissements pourraient contribuer à renforcer la production agricole et à réduire la dépendance de la région aux importations alimentaires.
Les programmes consacrés aux jeunes, aux femmes, à l’éducation et au développement des compétences ont également été mis en avant. Ces secteurs jouent un rôle essentiel dans la transformation économique et sociale de l’Afrique de l’Ouest. Une population jeune peut constituer un moteur puissant de croissance si elle bénéficie d’une éducation de qualité, d’une formation professionnelle adaptée et de possibilités d’emploi.
De son côté, le président nigérian Bola Tinubu, représenté lors de la cérémonie par le ministre d’État aux Affaires étrangères, l’ambassadeur Sola Enikanolaiye, a appelé la nouvelle direction de la CEDEAO à accorder une attention particulière à l’intégration régionale, à la transparence financière, ainsi qu’à la paix et à la sécurité.
Le président nigérian a défendu la vision d’une CEDEAO davantage tournée vers ses citoyens que vers les seuls gouvernements. Selon cette perspective, les frontières héritées de l’histoire ne devraient pas empêcher les populations de bénéficier pleinement de l’intégration régionale. La libre circulation des personnes, le commerce, les infrastructures et la coopération économique devraient ainsi rester au cœur du projet communautaire.
Bola Tinubu a cependant insisté sur la nécessité d’une meilleure gestion financière au sein de l’organisation. Le Nigeria, qui joue un rôle majeur dans la CEDEAO, estime que les investissements réalisés par les États membres doivent produire des résultats concrets. Il a rappelé que les gouvernements et les populations de la région contribuent au financement de l’organisation, notamment à travers le prélèvement communautaire.
La nouvelle direction de la CEDEAO devra donc relever plusieurs défis simultanément. Elle devra restaurer la confiance entre les États membres, maintenir le dialogue avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger, renforcer la sécurité régionale et poursuivre les grands projets économiques et sociaux.
L’avenir des relations entre la CEDEAO et l’AES sera particulièrement important. Même si les divergences politiques restent profondes, les réalités géographiques, économiques et humaines rendent difficile une séparation totale. Les frontières communes, les échanges commerciaux, les migrations et les menaces sécuritaires créent des intérêts partagés.
Le message de Birame Diop repose ainsi sur une idée essentielle : le départ de certains pays de la CEDEAO ne signifie pas nécessairement la fin de toute coopération. Au contraire, les défis communs pourraient pousser les deux espaces à rechercher de nouvelles formes de dialogue. Pour la CEDEAO, l’objectif sera de préserver son unité tout en trouvant une manière pragmatique de collaborer avec ses anciens membres.
Cette nouvelle étape pourrait donc être déterminante pour l’avenir de l’intégration ouest-africaine. Entre volonté de préserver l’unité régionale, nécessité de répondre aux crises sécuritaires et ambition de développer les échanges économiques, la CEDEAO devra démontrer sa capacité à s’adapter à une nouvelle réalité politique. Le succès de cette démarche dépendra largement de la volonté des différents acteurs de privilégier le dialogue et les intérêts des populations au-delà des divisions politiques.
