Après quatre années passées à la tête de la Commission de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, Omar Alieu Touray s’apprête à quitter ses fonctions dans un contexte particulièrement difficile pour l’organisation régionale. Arrivé aux commandes en juin 2022, le diplomate gambien aura dirigé la Cédéao pendant une période marquée par les conséquences économiques de la pandémie de Covid-19, la multiplication des crises politiques, la progression du terrorisme et une profonde recomposition de l’espace ouest-africain.
Son mandat restera surtout associé à une succession de défis qui ont mis à rude épreuve la capacité de la Cédéao à préserver son unité et à faire respecter ses principes régionaux. Le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger, désormais regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel, constitue sans doute l’un des événements les plus importants de cette période. Son successeur, le général sénégalais Birame Diop, qui prendra officiellement ses fonctions le 1er septembre, héritera ainsi d’une organisation fragilisée mais toujours porteuse d’une ambition d’intégration régionale.
Une prise de fonction dans un contexte économique difficile
Lorsque Omar Alieu Touray et son équipe prennent leurs fonctions en 2022, les États membres de la Cédéao sortent progressivement de la crise sanitaire mondiale provoquée par le Covid-19. La pandémie a fortement perturbé les économies nationales, affectant les échanges commerciaux, les finances publiques, les investissements et les conditions de vie des populations.
Le président sortant de la Commission a lui-même reconnu la difficulté du contexte dans lequel son équipe a commencé son mandat. Selon lui, la Cédéao devait accompagner des États confrontés aux conséquences économiques et sociales de la pandémie tout en poursuivant les objectifs d’intégration régionale.
Cette situation a nécessité de maintenir les mécanismes de coopération entre les pays membres et de renforcer les efforts visant à faciliter les échanges et la circulation des personnes et des marchandises.
À cette difficulté économique s’est rapidement ajoutée une multiplication des crises politiques dans plusieurs pays de la région.
La succession des crises politiques
Le mandat d’Omar Alieu Touray a coïncidé avec les transitions politiques au Mali, au Burkina Faso et en Guinée. Ces changements de pouvoir ont profondément affecté les relations entre la Cédéao et certains de ses États membres.
L’organisation régionale, attachée au principe de gouvernance démocratique et au respect des constitutions, a été confrontée à la nécessité de réagir aux changements politiques intervenus dans plusieurs pays. Les sanctions, les négociations et les tentatives de médiation ont occupé une place importante dans l’agenda de l’organisation.
La situation s’est particulièrement détériorée avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Les divergences entre ces trois pays et la Cédéao ont progressivement conduit à une rupture politique majeure.
Le retrait de trois États membres
L’un des épisodes les plus marquants du mandat d’Omar Alieu Touray restera le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la Cédéao. Ces trois pays ont ensuite renforcé leur coopération au sein de la Confédération des États du Sahel.
Cette rupture a représenté un choc pour l’organisation ouest-africaine, dont l’objectif historique repose notamment sur le rapprochement économique et politique des États de la région.
Le départ de ces trois pays a également posé de nombreuses questions concernant la libre circulation, les échanges commerciaux, la coopération sécuritaire et les relations entre les populations des différents espaces régionaux.
Pour la Cédéao, l’enjeu n’est donc pas uniquement institutionnel. La séparation entre les deux blocs risque également d’avoir des conséquences concrètes sur les commerçants, les transporteurs, les voyageurs et les communautés vivant de part et d’autre des frontières.
Le terrorisme au cœur des préoccupations
Parallèlement aux crises politiques, la Cédéao a dû faire face à la progression du terrorisme et de la criminalité organisée dans plusieurs zones d’Afrique de l’Ouest.
Le banditisme, les trafics et les activités des groupes armés ont contribué à fragiliser davantage plusieurs États membres. La situation sécuritaire a également eu des conséquences économiques et humanitaires importantes, notamment dans les zones frontalières.
Face à cette menace, la coopération régionale en matière de sécurité est devenue une priorité. L’une des ambitions de la prochaine direction sera notamment de rendre opérationnelle une brigade régionale destinée à lutter contre le terrorisme.
Cette question figurera parmi les dossiers les plus sensibles du mandat de Birame Diop, alors que l’environnement sécuritaire régional demeure préoccupant.
Une institution en pleine restructuration
Omar Alieu Touray a également hérité d’une Commission en pleine réorganisation interne. Le nombre de commissaires était passé de 15 à sept, tandis que près de 500 postes étaient vacants.
Cette situation représentait un défi majeur pour le fonctionnement quotidien de l’organisation. Une institution régionale ayant de nombreuses responsabilités doit disposer de ressources humaines suffisantes et d’une organisation administrative efficace pour mettre en œuvre ses programmes.
La restructuration interne a donc constitué un autre chantier important du mandat sortant.
Malgré ces difficultés, la Commission a poursuivi ses activités dans plusieurs domaines considérés comme essentiels à l’intégration ouest-africaine.
L’intégration régionale maintenue comme priorité
Même confrontée aux crises, la Cédéao a continué à défendre les principaux objectifs qui ont guidé sa création. La libre circulation des personnes et des biens demeure notamment au cœur de son projet régional.
L’organisation travaille également sur le développement d’infrastructures communes, l’intégration économique et la coopération entre les États membres.
Ces priorités prennent une importance particulière dans un contexte de fragmentation politique. Pour la Cédéao, maintenir les mécanismes d’intégration représente un moyen de préserver les liens entre les populations malgré les divergences entre gouvernements.
Le défi sera toutefois de transformer ces ambitions en résultats concrets pour les citoyens et les acteurs économiques.
Birame Diop face à de nombreux dossiers
Le 1er septembre, le général sénégalais Birame Diop prendra la direction de la Commission. Son arrivée intervient donc à un moment où l’organisation doit redéfinir certaines de ses priorités et reconstruire une partie de son influence régionale.
Le futur président de la Commission a récemment été reçu à Dakar par le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye, qui assure la présidence en exercice de la Cédéao. Les discussions ont porté sur les principaux dossiers auxquels la nouvelle direction devra s’attaquer.
Parmi eux figure le projet de lancement de l’ECO, la monnaie commune envisagée depuis plusieurs années pour l’espace ouest-africain. La question du financement de l’organisation, notamment à travers le versement des prélèvements communautaires, constitue également un dossier important.
La fluidification de la circulation des personnes et des marchandises sera un autre chantier majeur.
Reconstruire le dialogue avec l’AES
Le dossier le plus politiquement délicat sera probablement celui des relations avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger.
Même après leur départ de la Cédéao, ces trois pays restent profondément liés aux autres États de la région par l’histoire, la géographie, les échanges économiques et les relations humaines.
La nouvelle Commission devra donc chercher à maintenir ou à reconstruire des mécanismes de dialogue avec les autorités de l’AES.
Cette démarche pourrait contribuer à limiter les conséquences de la rupture sur les populations et à préserver certains espaces de coopération.
La Guinée-Bissau parmi les priorités
La situation politique en Guinée-Bissau constituera également un dossier important pour la nouvelle équipe dirigeante. Dans cette crise, le Sénégal a été désigné comme facilitateur.
La Cédéao devra suivre attentivement l’évolution de la situation et soutenir les efforts de médiation afin de favoriser une issue politique susceptible de préserver la stabilité du pays.
Un passage de témoin dans un contexte historique
Le départ d’Omar Alieu Touray intervient donc au terme d’un mandat particulièrement mouvementé. Covid-19, difficultés économiques, transitions politiques, terrorisme, restructuration institutionnelle et départ de trois États membres auront profondément marqué ses quatre années à la tête de la Commission.
Son bilan est difficile à dissocier des bouleversements qui ont traversé l’Afrique de l’Ouest durant cette période. Si certaines initiatives d’intégration ont été maintenues, la Cédéao sort également de cette séquence confrontée à une perte d’unité et à la nécessité de repenser ses relations avec les pays de l’AES.
Le général Birame Diop prendra les commandes avec la lourde responsabilité de préserver les acquis, de renforcer la coopération sécuritaire, de relancer certains projets économiques et surtout de restaurer la confiance entre les différents acteurs de la région.
Au-delà des institutions, l’enjeu sera de maintenir l’idée d’une Afrique de l’Ouest capable de travailler ensemble malgré les divergences politiques. Le prochain mandat devra ainsi conjuguer réalisme diplomatique, intégration économique, sécurité et dialogue politique.
La Cédéao demeure une organisation essentielle dans l’architecture régionale ouest-africaine. Mais après quatre années particulièrement éprouvantes sous Omar Alieu Touray, son nouveau président devra répondre à une question fondamentale : comment reconstruire une communauté régionale plus cohérente, plus efficace et capable de répondre aux attentes de ses populations dans un espace désormais profondément divisé ?
Le passage de témoin du 1er septembre marquera ainsi non seulement la fin d’un mandat, mais également l’ouverture d’une nouvelle étape pour une organisation appelée à relever l’un des plus grands défis de son histoire récente.
