LE CAIRE — Le rapprochement économique entre l’Égypte et la Chine connaît une nouvelle dynamique. Depuis plusieurs années, les deux pays renforcent leurs relations dans les domaines du commerce, de l’investissement, de l’industrie, des infrastructures, de l’énergie et des nouvelles technologies. Pour Le Caire, l’enjeu dépasse désormais la simple augmentation des échanges bilatéraux : il s’agit de transformer les investissements chinois en véritable moteur de production et d’exportation vers l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Europe.
La Chine conserve depuis quatorze années consécutives sa position de premier partenaire commercial de l’Égypte. Elle figure également parmi les principaux investisseurs étrangers dans le pays, avec des investissements cumulés qui ont dépassé les 9 milliards de dollars, selon les données disponibles. La récente visite du président chinois en Égypte est venue confirmer l’importance stratégique accordée par les deux pays à cette relation.
Cette évolution a également retenu l’attention du Centre d’études politiques et stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, qui a lancé en juin le premier numéro d’une série périodique consacrée aux relations égypto-chinoises. Le rapport cherche notamment à mettre en évidence la transformation progressive de la Chine en partenaire économique incontournable pour l’Égypte.
Dans l’introduction de cette publication, Ahmed Kandil, vice-président du CEPS, souligne que la Chine ne peut plus être considérée comme un partenaire lointain. Selon lui, elle est désormais profondément intégrée aux priorités économiques et stratégiques de l’Égypte.
« La Chine n’est plus un pays lointain d’Asie de l’Est et les relations avec elle ne constituent plus un dossier secondaire de la politique étrangère égyptienne », explique-t-il. Le responsable du CEPS estime que Pékin est devenu un partenaire majeur dans plusieurs secteurs, notamment l’investissement, l’industrialisation, les infrastructures, l’énergie, la technologie et le financement.
Un commerce en forte progression
La Chine est aujourd’hui la première source des importations égyptiennes. Les produits chinois occupent une place importante dans le marché égyptien, notamment dans les machines et équipements industriels, les appareils électroniques et, de plus en plus, les véhicules électriques.
En parallèle, les exportations égyptiennes vers la Chine commencent à se diversifier. Outre l’énergie, elles comprennent désormais plusieurs produits agricoles, notamment les oranges, les dattes et le raisin. Les engrais et le gaz naturel figurent également parmi les produits exportés vers le marché chinois.
Selon le ministère égyptien de l’Investissement et du Commerce extérieur, le volume des échanges commerciaux entre les deux pays a atteint environ 19,52 milliards de dollars en 2025, contre 17,38 milliards de dollars en 2024. Cette progression représente une hausse de 12,3 % en une année.
Cependant, la structure des échanges reste largement déséquilibrée en faveur de la Chine. Les importations égyptiennes représentent la majorité du commerce bilatéral, tandis que les exportations égyptiennes vers la Chine sont restées inférieures à un milliard de dollars en 2025.
Pour Le Caire, la réduction de ce déficit constitue donc l’un des principaux défis du partenariat. Plusieurs initiatives ont été lancées pour faciliter l’accès des produits égyptiens au marché chinois.
L’événement « Export to China », organisé au Caire le 19 août, illustre cette volonté. La rencontre a permis la signature de 17 contrats d’exportation, pour une valeur estimée à 168 millions de dollars. Les accords concernent notamment le lin, les fils textiles, le cuir, le cuivre, l’aluminium, la canne à sucre et les oranges.
Cette initiative bénéficie également d’un contexte commercial plus favorable. À compter du 1er mai 2026, la Chine a décidé d’exonérer pendant deux ans de droits de douane certaines importations provenant de 53 pays africains, dont l’Égypte. Le Service commercial égyptien considère cette mesure comme une opportunité pour améliorer la compétitivité des produits égyptiens et accroître leur présence sur le marché chinois.
Des investissements chinois en plein essor
Le commerce n’est toutefois qu’un aspect du partenariat. Les investissements chinois en Égypte connaissent eux aussi une progression importante.
Selon le rapport du CEPS, les investissements chinois annoncés en Égypte ont atteint environ 1,07 milliard de dollars en 2024. Les auteurs précisent toutefois que certains projets importants, notamment ceux liés à Energy China, n’avaient pas fait l’objet d’une annonce précise concernant leur valeur. Le montant réel pourrait donc être supérieur.
La progression s’est accélérée en 2025. Les flux d’investissements chinois auraient presque quadruplé pour atteindre environ 4,35 milliards de dollars.
En août 2026, le Premier ministre égyptien Mostafa Madbouly a par ailleurs indiqué que les investissements chinois dans le pays avaient dépassé les 10 milliards de dollars. Quelque 2 800 entreprises chinoises seraient actuellement présentes sur le marché égyptien.
Ces entreprises interviennent dans des secteurs très diversifiés : construction, textile, électronique, énergie, transports et fabrication industrielle. Les projets industriels représentent environ 55 % des investissements chinois, contre 20 % pour la construction et 12 % pour les services. Les 13 % restants concernent différents autres secteurs.
Cette présence industrielle pourrait constituer l’un des principaux leviers de transformation de l’économie égyptienne.
De l’investissement à la production
Pour les experts, l’objectif ne doit plus être uniquement d’attirer davantage de capitaux chinois. Le véritable enjeu consiste à utiliser ces investissements pour développer les capacités productives de l’Égypte.
« La vraie question aujourd’hui est de voir comment créer un partenariat avec la Chine sur la base de l’industrialisation, de la technologie, de la production commune et de l’exportation vers d’autres marchés », estime Ahmed Kandil.
La Chine dispose, selon lui, d’un écosystème industriel capable d’accompagner les projets depuis leur financement jusqu’à leur réalisation. Cet écosystème comprend les équipements, les technologies, la formation et l’organisation de la production. Les entreprises chinoises peuvent également connecter leurs activités implantées en Égypte à des chaînes d’approvisionnement et de distribution internationales.
Ayman Ghoneim, professeur d’administration et expert économique, partage cette analyse. Il observe que les relations économiques entre les deux pays évoluent progressivement vers davantage d’investissements directs, de localisation industrielle et de transfert de technologie.
Cette évolution pourrait permettre à l’Égypte de mieux s’intégrer aux chaînes de valeur internationales et de renforcer sa capacité à produire localement des biens destinés à l’exportation.
L’Égypte, une porte vers plusieurs marchés
La position géographique de l’Égypte constitue un atout majeur dans cette stratégie. Situé entre l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Europe, le pays dispose d’une localisation qui peut faciliter la distribution des produits fabriqués sur son territoire vers plusieurs marchés.
Cette position est renforcée par l’importance stratégique du canal de Suez et par les différents accords commerciaux dont bénéficie l’Égypte avec plusieurs pays et régions.
Pour les autorités et les experts égyptiens, l’objectif est donc de passer progressivement d’une relation principalement commerciale à un partenariat industriel et technologique.
« La question n’est pas de savoir comment augmenter les échanges commerciaux bilatéraux ou accroître les investissements chinois en Égypte, mais comment les investissements chinois peuvent accroître la capacité de production, la productivité et les exportations de l’économie égyptienne », résume Ahmed Kandil.
Une telle évolution permettrait à l’Égypte de tirer davantage profit de la présence chinoise. Le pays pourrait non seulement attirer des capitaux et importer des équipements, mais aussi développer une production locale, créer des emplois, renforcer les compétences technologiques et accroître ses exportations.
À terme, le partenariat avec Pékin pourrait ainsi contribuer à faire de l’Égypte une plateforme industrielle et logistique capable de servir plusieurs marchés régionaux.
Le défi sera désormais de transformer l’ampleur des investissements chinois en résultats durables pour l’économie nationale. Si Le Caire parvient à renforcer le transfert de technologie, la production locale et les exportations, la relation avec Pékin pourrait entrer dans une nouvelle phase : celle d’un partenariat productif, industriel et technologique à long terme, présenté par ses promoteurs comme bénéfique aux deux économies.

