Les épreuves de fin d’année ont relancé la controverse autour des écoles internationales en Egypte. En cause : les faibles taux de réussite enregistrés dans l’arabe, les études sociales et l’éducation religieuse, désormais obligatoires dans les cursus étrangers. Focus.
Les écoles internationales en Egypte sont au coeur d’une polémique. Raison : Les faibles taux de réussite enregistrés dans les matières dites d’« identité nationale » que sont la langue arabe, les études sociales et l’éducation religieuse. Ces matières sont désormais obligatoires pour les élèves dans les cursus étrangers. Selon plusieurs parents et établissements, certaines écoles ont enregistré des taux d’échec particulièrement élevés lors des examens du certificat préparatoire. Les familles dénoncent une application trop rapide de la réforme, tandis que le ministère la juge nécessaire pour renforcer l’identité nationale et réduire les écarts entre les différents systèmes éducatifs.
Depuis son arrivée à la tête du ministère de l’Education, Mohamed Abdellatif a fait du renforcement des matières liées à l’identité nationale l’un des piliers de sa politique éducative. Cette orientation s’appuie sur l’article 24 de la Constitution, qui fait de la langue arabe, de l’éducation religieuse et de l’histoire nationale des matières fondamentales de l’enseignement préuniversitaire. Le ministère estime que tous les élèves égyptiens, quel que soit leur cursus, doivent maîtriser la langue arabe et posséder des connaissances de base sur leur histoire et leur culture. Formalisée par le décret n°148 de 2024, la réforme impose l’enseignement de l’arabe, de l’éducation religieuse et des études sociales dans les écoles internationales. Elle prévoit également l’intégration de la langue arabe et des études sociales dans la moyenne générale, chacune comptant pour 10 % de la note finale.
Colère et inquiétude des familles
Si la réforme est d’abord passée relativement inaperçue, la publication des résultats a provoqué une vive réaction parmi les parents d’élèves des écoles internationales. Beaucoup estiment que les notes obtenues dans les matières d’identité nationale ne reflètent pas le niveau réel de leurs enfants et dénoncent une application trop rapide des nouvelles règles, sans période d’adaptation suffisante.
Parmi les nombreux recours déposés cette année, le cas d’un élève d’une école internationale, dont la mère a accepté de témoigner sous couvert d’anonymat, illustre le désarroi de nombreuses familles. Elle affirme que son fils a été déclaré absent à l’épreuve d’éducation religieuse alors qu’il s’était présenté à l’examen.
Avant même de pouvoir consulter le relevé détaillé des résultats, elle dit avoir rencontré de nombreuses difficultés techniques. « Nous avons payé plusieurs fois en ligne pour consulter les résultats, sans jamais y parvenir. On nous renvoyait systématiquement vers l’école et on invoquait des problèmes de serveur », raconte-t-elle.
Lorsqu’elle obtient finalement les notes, elle croit à une erreur : son fils est admis en arabe et en études sociales, mais obtient seulement 16 points sur 40 en éducation religieuse. « Mon fils avait obtenu 16 sur 20 au premier semestre. Le voir avec 16 sur 40 au second revient pratiquement à lui attribuer zéro à l’examen. C’est impossible », affirme-t-elle.
Après avoir déposé un recours, elle découvre que son fils figure comme absent sur le relevé des notes et réclame la vérification des feuilles d’émargement, ainsi que les enregistrements vidéo du centre d’examen.
Elle s’interroge également sur les écarts constatés entre les deux semestres. Selon elle, les résultats obtenus par les élèves dans les matières d’identité nationale lors du premier semestre étaient nettement meilleurs, sans susciter de réaction particulière de la part du ministère. « Les taux de réussite étaient élevés au premier semestre et personne n’a remis les résultats en question. Pourquoi cette polémique aujourd’hui ? », demande-t-elle.
Une autre mère estime que la controverse révèle un manque de visibilité sur les nouvelles règles. « Nous voulons que nos enfants apprennent l’arabe, la religion et l’histoire de leur pays. Mais il faut une application progressive, avec des règles transparentes et un système clair », plaide-t-elle. Elle dénonce également le manque d’informations concernant les recours et les examens de rattrapage, affirmant que certaines familles se sont vu évoquer des frais pouvant atteindre 8 000 L.E. par matière.
Face à cette situation, plusieurs familles ont adressé une pétition au président Abdel Fattah Al-Sissi, réclamant un réexamen des résultats contestés et davantage de clarté dans l’application des nouvelles règles.
Plusieurs parents évoquent également des échecs à quelques dixièmes de point près et s’inquiètent de l’impact psychologique de ces résultats sur leurs enfants. Malgré leurs critiques, la plupart assurent soutenir l’enseignement des matières d’identité nationale. Leur contestation porte avant tout sur les modalités d’application de la réforme.
Pour sa part, le ministère de l’Education a toutefois rejeté les accusations concernant les frais de rattrapage. Son porte-parole, Chady Zalata, a catégoriquement démenti les informations selon lesquelles certaines écoles exigeraient jusqu’à 8 000 L.E. par matière pour permettre aux élèves de repasser les examens. Il a qualifié de telles pratiques d’« illégales » et a appelé les parents à « signaler immédiatement tout établissement qui imposerait de tels frais », rappelant que les élèves ajournés ont le droit de se présenter à la session de rattrapage « sans frais supplémentaires ».
Pas de généralisation
Le ministère de l’Education rejette l’idée d’un échec généralisé. Chady Zalata affirme que le taux de réussite dans les matières d’identité nationale a atteint 77,9 % au niveau du gouvernorat du Caire, sur près de 11 200 élèves ayant passé les examens du certificat préparatoire.
Il a également rejeté les accusations selon lesquelles les écoles auraient été prises au dépourvu. Selon lui, les établissements internationaux avaient été informés dès la fin de l’année scolaire passée de l’application stricte des nouvelles dispositions.
« Les écoles ont été prévenues à l’avance que le ministère mettrait en oeuvre ses décisions sans exception », a-t-il assuré, estimant que les résultats observés cette année ne peuvent être attribués à un manque de visibilité sur les nouvelles règles. Selon lui, les difficultés observées cette année sont liées à des pratiques anciennes dans certains établissements qui n’accordaient pas à ces matières la même importance qu’aux autres disciplines.
Il indique que le ministère a dépêché des commissions d’inspection dans 45 écoles après avoir constaté des taux de réussite atteignant parfois 100 %. Les contrôles ont révélé des irrégularités dans 12 établissements, où « certaines copies d’examen ne comportaient aucune réponse, alors que les élèves avaient néanmoins été déclarés admis ». Le porte-parole rappelle que les recours restent ouverts contre 35 L.E., avec consultation des copies d’examen. Il assure que toute erreur sera corrigée et que les commissions de clémence continuent d’être appliquées aux candidats proches du seuil de réussite.
La controverse a également gagné les rangs du Parlement. La députée Sarah Al-Nahhas a déposé une demande d’interpellation adressée au ministre de l’Education, dénonçant ce qu’elle qualifie de « défaillance dans les mécanismes d’application des nouveaux programmes d’arabe et d’études sociales dans les écoles internationales ». Tout en réaffirmant son soutien au renforcement de l’identité nationale, elle estime que « l’application des nouveaux programmes sans période transitoire appropriée a suscité de vives inquiétudes parmi les parents d’élèves ». Elle juge que le sentiment d’appartenance se construit avant tout par « des méthodes d’enseignement modernes et attractives » et appelle le ministère à mettre en place « un plan progressif tenant compte des spécificités des différents systèmes éducatifs ».
Soutenir la réforme
Pour les partisans de la réforme, la controverse dépasse la seule question des résultats scolaires. Le professeur de psychologie de l’éducation à l’Université du Caire, Assem Hegazy, estime que le système éducatif égyptien souffre depuis des années de fortes disparités entre ses différentes filières. Selon lui, l’introduction des matières d’identité nationale dans les écoles internationales vise à réduire ces écarts et à garantir un socle commun de connaissances à tous les élèves.
L’universitaire considère que certaines écoles internationales avaient fait de la place limitée accordée à ces matières un élément distinctif de leur offre éducative. Les responsables des écoles internationales assurent, de leur côté, soutenir les objectifs du ministère. Ils estiment toutefois qu’une période transitoire de deux à trois ans aurait facilité l’adaptation des élèves, des enseignants et des familles, et plaident pour une application plus progressive de la réforme.
Pour les autorités, la réforme constitue une étape importante vers une plus grande harmonisation des systèmes éducatifs. Pour ceux qui la critiquent, elle a surtout besoin d’une transition mieux préparée .

