Lungi (Sierra Leone) – C'est avec émotion, mais aussi avec un message empreint de gravité et d'espoir, qu'Omar Alieu Touray a prononcé dimanche sa dernière allocution en qualité de président de la Commission de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao). Devant les chefs d'État et de gouvernement réunis à Lungi pour la 69e session ordinaire de la Conférence de l'organisation régionale, le responsable gambien a appelé les dirigeants ouest-africains à renforcer leur engagement en faveur de l'intégration régionale, de la solidarité et des réformes indispensables à l'avenir de la communauté.
Après quatre années passées à la tête de l'exécutif communautaire, Omar Alieu Touray laisse une organisation confrontée à des défis d'une ampleur sans précédent. Terrorisme, instabilité politique, changements anticonstitutionnels de gouvernement, crises économiques, effets du changement climatique et tensions diplomatiques ont profondément marqué son mandat. Dans ce contexte, son ultime discours a pris les allures d'un véritable plaidoyer en faveur d'une Cédéao plus forte, plus unie et davantage tournée vers les aspirations des populations.
Prenant la parole à l'ouverture des travaux, le président sortant a rappelé que plus de cinquante ans après la création de la Cédéao, l'organisation demeurait un pilier essentiel de l'intégration africaine. Toutefois, il a averti que les attentes des quelque 450 millions de citoyens vivant dans l'espace communautaire n'avaient jamais été aussi importantes. Les populations attendent aujourd'hui des réponses concrètes en matière de paix, de sécurité, de développement économique, de création d'emplois, de libre circulation et de stabilité institutionnelle.
« Nous sommes à un tournant important de notre histoire », a déclaré Omar Alieu Touray devant les dirigeants ouest-africains. Selon lui, les défis auxquels la région est confrontée sont désormais étroitement liés les uns aux autres et exigent une réponse collective. Aucun État, aussi puissant soit-il, ne peut aujourd'hui relever seul les menaces sécuritaires, économiques ou climatiques qui pèsent sur l'Afrique de l'Ouest.
Dans cette perspective, il a invité les chefs d'État à renouveler leur engagement envers les principes fondateurs de la Cédéao : la solidarité, la coopération régionale et l'intégration économique. Pour le responsable gambien, les décisions prises lors du sommet de Lungi auront une influence déterminante sur l'avenir de plusieurs générations d'Ouest-Africains.
L'un des temps forts de son intervention a été la présentation d'une ambitieuse feuille de route baptisée « Pacte pour l'avenir ». Cette vision stratégique fixe plusieurs objectifs destinés à accélérer la transformation de la Cédéao au cours de la prochaine décennie. Parmi les principales priorités figure l'augmentation du commerce intrarégional, avec pour ambition de porter les échanges commerciaux entre les États membres à 40 % d'ici 2035. Aujourd'hui encore, une grande partie du commerce des pays ouest-africains demeure tournée vers les marchés extérieurs, limitant le potentiel économique régional.
Omar Alieu Touray a également proposé la création d'un marché numérique unique à l'horizon 2030 afin de favoriser l'innovation, l'investissement et l'intégration des économies numériques. Selon lui, le développement des infrastructures digitales représente un levier essentiel pour améliorer la compétitivité des entreprises africaines et offrir davantage d'opportunités aux jeunes.
L'intégration du marché régional de l'énergie constitue une autre priorité de cette vision. Le président sortant estime qu'une meilleure interconnexion des réseaux électriques et une coopération renforcée dans le domaine énergétique permettront d'améliorer l'accès à l'électricité, de soutenir l'industrialisation et de stimuler la croissance économique dans toute la région.
Sur le plan politique, Omar Alieu Touray a réaffirmé l'attachement de la Cédéao aux principes démocratiques. Il a fixé comme objectif le rétablissement de l'ordre constitutionnel dans l'ensemble des États membres d'ici 2030. Cette ambition intervient alors que plusieurs pays de la région ont connu ces dernières années des coups d'État militaires ou des transitions politiques prolongées, mettant à l'épreuve les mécanismes de gouvernance de l'organisation régionale.
Le responsable communautaire a également plaidé pour une représentation accrue des femmes au sein des institutions de la Cédéao. Selon lui, une gouvernance inclusive constitue un facteur essentiel de stabilité, de développement et d'efficacité. Il a encouragé les États membres à promouvoir davantage le leadership féminin dans les instances de décision régionales.
Autre enjeu majeur évoqué dans son discours : le financement de l'organisation. Omar Alieu Touray a insisté sur la nécessité de renforcer la mobilisation des ressources propres de la Cédéao afin de réduire sa dépendance à l'égard des partenaires extérieurs. Une autonomie financière plus importante permettrait, selon lui, d'accroître la capacité de l'organisation à intervenir rapidement face aux crises et à mettre en œuvre ses programmes de développement.
Revenant sur les quatre années de son mandat, le président sortant n'a pas caché les nombreuses difficultés rencontrées. Il a rappelé que son équipe avait dû gérer une succession de crises politiques, notamment les changements anticonstitutionnels de gouvernement intervenus dans plusieurs États membres, la montée du terrorisme et de l'extrémisme violent, les conséquences économiques de la pandémie et des conflits internationaux, ainsi que les effets de plus en plus visibles du changement climatique sur les populations ouest-africaines.
Malgré ces défis, Omar Alieu Touray a estimé que la Cédéao avait su préserver son rôle de principal cadre de dialogue politique et de coopération régionale. Il a souligné les efforts accomplis pour promouvoir la médiation, accompagner les transitions politiques, renforcer les mécanismes de prévention des conflits et poursuivre les projets d'intégration économique.
Dans une déclaration particulièrement marquante, il a affirmé que « le succès de la Cédéao est indissociable du succès de l'Afrique ». Pour lui, une organisation régionale forte représente un maillon indispensable de la construction de l'Union africaine et de la mise en œuvre de l'Agenda 2063, feuille de route continentale visant à transformer durablement l'Afrique au cours des prochaines décennies.
Cette intervention marque officiellement la fin du mandat d'Omar Alieu Touray à la tête de la Commission. En décembre dernier, les chefs d'État avaient décidé de confier au Sénégal la présidence de l'institution pour la période 2026-2030. Le général Birame Diop, désigné par les autorités sénégalaises, est appelé à prendre les rênes de l'exécutif communautaire dans les prochaines semaines.
Cette transition intervient à un moment où la Cédéao cherche à redéfinir son rôle dans un environnement régional profondément transformé. Les relations avec les pays de l'Alliance des États du Sahel, les défis sécuritaires persistants, les réformes institutionnelles attendues et les exigences croissantes des populations constitueront autant de dossiers prioritaires pour la nouvelle équipe dirigeante.
Avant de quitter la tribune, Omar Alieu Touray a adressé un message de reconnaissance aux chefs d'État et de gouvernement pour la confiance qu'ils lui ont accordée durant son mandat. Il a déclaré quitter ses fonctions avec « humilité, gratitude et confiance » dans l'avenir de l'organisation, convaincu que la Cédéao possède les ressources humaines, politiques et institutionnelles nécessaires pour relever les défis à venir.
Son discours de Lungi restera comme un appel solennel à l'unité, à la responsabilité collective et à une intégration régionale renforcée. À l'heure où l'Afrique de l'Ouest traverse une période charnière de son histoire, son héritage politique rappelle que seule une coopération sincère entre les États permettra de construire une région stable, prospère et capable de répondre aux aspirations de ses peuples.
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